La Galerie Bretonne d'O PERRIN et A. BOUET

Extrait : le baptême



Un paysan bas-breton de la région de Quimper vient faire baptiser son premier né : c'est la scène décrite et croquée respectivement par Alain Bouêt et Olivier Perrin. Elle se déroule au début du 19 ème siècle mais ne diffère sans doute aucunement de son déroulement au 17 ème et 18 ème siècle.

Le baptême


C'EST UNE DES MILLE IDÉES superstitieuses du paysan armoricain que de s'imaginer qu'il ne doit choisir un parrain et une marraine que lorsque son enfant a vu la lumière, et qu'en désignant d'avance ceux qui répondront de sa foi, il insulterait à la divinité. Le père de notre nouveau-né s'est bien gardé de commettre ce prétendu sacrilège. Mais le moment licite arrive, et sa toilette finie, il s'est occupé des invitations importantes qu'il avait à faire, et en même temps, il a envoyé un valet de ferme prévenir au presbytère et au cabaret du bourg que le lendemain il y ferait une double visite ; car d'après un usage immémorial, le repas du baptême est un complément nécessaire de la cérémonie sainte.

Trois coups de cloche viennent de retentir au chef-lieu de la commune. A ce signal, qui annonce aux fidèles la naissance d'un petit paroissien, le curé s'est hâté d'endosser le surplis et de passer l'étole, puis s'est rendu sous le porche de l'église pour y attendre le nouveau chrétien qu'il va faire.
Nous voyons le pasteur au moment où, s'acquittant de son ministère, il met quelques grains de sel consacré sur les lèvres de l'enfant, et répète à haute voix le nom de Corentin, patron qui lui a été choisi. A sa droite, le bedeau, qui joint à ses fonctions celles de sonneur de cloches, tient d'une main la coquille où se trouve le sel mystérieux, et de l'autre un cierge, symbole du flambeau de la foi. Il s'efforce de regarder avec intérêt l'innocent tributaire que le ciel vient encore de lui envoyer, et y réussit assez bien, tant il éprouve naturellement de tendresse pour tous ceux qui naissent, qui se marient ou qui meurent.
Vis-à-vis du curé sont le parrain et la marraine. Le jeune compère, avec ses grandes bragues brunes, sa veste multiple, ses guêtres élégamment boutonnées, ses jarretières à petites touffes, et enfin ses longs cheveux flottant sur les épaules, nous montre, dans toute sa pureté nationale, cet antique costume armoricain, qui, presque partout ailleurs que dans cette partie de la Bretagne, a été sensiblement altéré, et n'est plus qu'un costume bâtard. Ici, il n'y manque que le chapeau à larges bords, avec sa bigarrure de doubles et triples cordonnets de chenille enrichis d'ornements argentés. Le jeune parrain porte la tête haute, et semble froncer le sourcil aux cris qu'on arrache à son filleul ; la marraine a cet air recueilli qu'inspire aux Bretonnes la vue, même lointaine, de leur église. On reconnaît à sa coiffure qu'elle n'est pas du même canton que l'accouchée. Chez les Armoricaines, cette partie de la toilette varie quelquefois d'une commune à l'autre, et leur coiffe capricieuse prend, suivant les lieux, une forme carrée, oblongue ou triangulaire, qui date des temps les plus reculés, et reste invariablement la même, aussi respectée qu'un usage traditionnel ou une antique superstition.
La sage-femme, qui pendant quelques jours sert à l'enfant de bonne (suivant l'expression des villes, car il n'y a point de bonnes dans nos campagnes), se remarque derrière les jeunes gens, dont les pères, attentifs à la cérémonie, en suivent dévotement tous les détails.
Isolé du groupe, toujours sot, toujours honteux, le père du nouveau-né a même un air plus niais ici qu'ailleurs c'est que sa paternité, dont il n'est pas encore bien revenu, y a trouvé des témoins qui lui imposent davantage. La tête baissée, et sans rien voir de ce qui se passe, il semble d'une main se frapper la poitrine de longs mea culpa, tandis que de l'autre il tient un vase rempli d'eau qui servira à laver les mains du pasteur, et sur le bras la serviette qui doit les essuyer. Cette espèce de domesticité pieuse est toujours regardée comme un honneur par le paysan armoricain. On voit près de la balustrade un mendiant à genoux ; il a l'air de prier avec ferveur pour le nouveau chrétien ; mais, en réalité, il pense bien moins à ce qu'il dit, s'il dit quelque chose, qu'au repas obligé qui se prépare au cabaret, et dont il attend sa part.

Le baptême achevé, le curé endosse la chape, se rend au lutrin, et entonne un Te Deum : quelquefois il chante seul ; le plus souvent il est secondé par un bedeau intelligent, espèce de Michel Morin, factotum religieux et politique, qui tour à tour joue les rôles les plus divers, et sait même en jouer plusieurs à la fois. Aujourd'hui, par exemple, il va se placer sous la tour, d'où pendent jusqu'à terre les cordes attachées aux deux cloches ; et là, le visage tourné vers le chœur, et une corde passée sous chaque bras et fortement saisie par chaque main, il s'escrimera de son mieux pour remplir tout ensemble les fonctions de chantre et de sonneur. C'est un spectacle vraiment curieux que de voir à quelles contorsions l'oblige ce double exercice et quelle figure plaisante lui fait faire cet emploi simultané de toutes les forces de ses bras et de ses poumons ! Il y a des orgues dans quelques églises ; mais c'est un luxe tout à fait d'exception. L'organiste, personnage important du bourg, ne manque pas alors de venir accompagner le Te Deum, et d'y ajouter quelques airs, qu'avec un peu de bonne volonté on finit par reconnaître pour des airs d'opéra-comique ; un ou deux gros sous seront l'aumône faite aux beaux-arts pour avoir ainsi salué un Armoricain de plus.

Cependant le Te Deum est fini, et le carillon des cloches continue. Le curé lit un évangile en tenant le bout de son étole et la main droite étendus sur la tête du nouveau-né que lui présentent le parrain et la marraine. Si l' enfant est mâle, on lui fait baiser bord de l'autel ; s'il ne l'est pas, on se garde bien de I'introduire dans le sanctuaire, et il n'en baisera que la balustrade. Nous l'avons déjà dit nous aurons à le faire remarquer dans une foule de circonstances, les Bas-Bretons sont tout a fait imbus des principes de ce concile peu galant, qu, alla jusqu'à contester une âme au beau sexe ! Dès ses premiers pas dans la vie, comme on le voit, ils semblent prendre Dieu à témoin du dédain dont ils ne cesseront d'accabler la femme jusqu'à sa mort.

Mais la cérémonie est terminée ; notre jeune Armoricain porte un nom et le sceau du salut ; il ne s'agit plus que de le constater : tout le monde passe dans la sacristie où après l'avoir enregistré dans le livre des fidèles au milieu des signatures bretonnes d'un demi pouce, ou de ces croix, symbole d'ignorance, qu on pourrait appeler des signatures bretonnes, tant elles sont communes en Bretagne. Le curé reçoit du compère d'un côté, et de la commère de l'autre, une pièce de monnaie qui n'excède pas trente sous. Cette somme est le maximum de la munificence chez les paysans les plus aisés, et le casuel pastoral se grossit d un bien plus grand nomb're de quarts que de moitiés d'écus. Par écu , entendons comme l'Armoricain, celui de trois francs, qui lui, sert d'unité dan ses comptes ; cat il ne conçoit encore d'autre système monétaire que le système duodécimall c'est un des débris de l'ancien régime auquel il tient le plus. (le récit date de 1835 : l'écu n'existe plus de plus plus 40 ans ...) Aussi la vénérable pièce de six livres sera-t-elle difficilement détrônée par la pièce révolutionnaire de cinq francs.

Dans la sacristie, le père commence à perdre de sa contenance embarrassée ; il est moins sérieux, et même il rira avec M. le curé : mais c'est seulement au cabaret qu'il reprendra son humour ordinaire. Déjà le cortège y est arrivé, et l'infatigable carillonneur n'a pas encore quitté son poste. Mais il sait calculer avec une exactitude qui n'est jamais en défaut dans combien de temps on doit se mettre à table ; alors il accourt, et vient se mêler aux joies de cette fête de famille, car il est né prié au repas du baptême.

Une église de campagne en Basse Bretagne


Nous n'aurions pas dû quitter notre église de campagne sans jeter quelques regards sur ce quelle peut offrir de remarquable ; revenons-y. A droite, dans le chœur, est déposée la bannière que révère la paroisse, symbole religieux auquel on s'attache avec autant et plus de passion encore qu'à un symbole politique, et qui change quelquefois en combats acharnés de paisibles processions. A gauche, s'élève la chaire à prêcher ; elle est d'une extrême simplicité : on y monte par une sorte d'escalier qui ne diffère d'une échelle que par sa rampe. Le bénitier, formé d'une seule pierre, qui se voit contre un des piliers, révèle les richesses granitiques du pays ; ce serait ailleurs quelque chose de curieux et de rare. Derrière l'autel, une large fenêtre ne laisse pénétrer qu'un faible jour à travers des vitraux inégaux et gothiques, que le plomb fixe et réunit. Près de cette fenêtre, une Vierge, vêtue moitié en bourgeoise, moitié en reine, sert de pendant à un Père éternel, plus grossièrement sculpté encore, et auquel on a cru ne pouvoir donner un meilleur attribut de sa divinité qu'une espèce de tiare de pape. Les statues et tableaux qui décorent presque toutes les églises bretonnes ne brillent point par le mérite de l'exécution. Bien loin d'être iconoclastes, les Armoricains sont de fervents adorateurs des images, et ce n'est pas au milieu d'eux qu'on peut s'étonner qu'au Vatican le pied de la statue de saint Pierre, et à Notre-Dame-de-Lorette la figure du Christ, aient presque entièrement disparu sous les baisers que les fidèles y déposent.

La Basse-Bretagne fourmille de monuments curieux dus à la piété de ses habitants. Un des plus remarquables est sans contre-dit la croix de Plougastel-Daoulas et la galerie de petites statues qui en décorent le pourtour ; elles dépassent le nombre de deux cents et représentent les principaux actes de la vie de Jésus-Christ ; c'est son histoire sculptée et pittoresque. Parmi les différents groupes, l'un surtout se distingue par son originalité : c'est celui qui représente Jésus-Christ entrant à Jérusalem, précédé par des paysans Bas-Bretons, dans leur costume national, et jouant du bigniou, de la musette et du tambourin, seuls instruments encore en usage dans les campagnes de l'Armorique. Du reste, il y a dans cette naïveté du sculpteur quelque chose qui touche et demande grâce. On reconnaît là tout l'amour d'un Breton pour son pays. C'est ainsi que, par patriotisme, Lebrigant a prétendu que la langue celtique était la langue du paradis terrestre, et que Dieu s'entretenait en bas-breton avec Adam et Eve.